Septembre 2026
Texte source illisible : ce qu'un éditeur doit anticiper
Récemment, j'ai eu à traduire à partir d'un PDF scanné d'un texte en ourdou, écrit en nastaliq, le style d'écriture arabo-persan dans lequel l'ourdou est traditionnellement imprimé. Il m'a fallu plisser les yeux pour venir à bout d'une première lecture.
En édition, la personne qui traduit reçoit souvent le texte source au format numérique. Lorsque le livre est publié à l'étranger, et plus encore hors d'Europe, faire venir un exemplaire papier peut prendre longtemps, alors qu'un fichier arrive en quelques minutes. Encore faut-il distinguer deux cas : le fichier d'origine, issu de la mise en page de l'éditeur et parfaitement net, et le livre imprimé puis scanné, dont la qualité dépend entièrement de celui qui l'a numérisé.
Lire lettre à lettre
Dès les premières lignes, impossible de savoir si j'avais sous les yeux un daal د ou un raa ر. Lorsqu'on lit de manière fluide, le contexte permet d'anticiper le mot suivant avant même de l'avoir lu. Ici, je déchiffrais lettre par lettre, sans parvenir à saisir un ensemble cohérent. Il suffit alors d'un mot familier, comme dard درد, la douleur, omniprésent en poésie ourdoue et formé justement d'un daal, d'un raa et d'un daal, pour que la page commence à s'éclaircir : une fois le mot reconnu, on apprend la forme que ce scan donne à chaque lettre.
Un mauvais scan fait perdre beaucoup au nastaliq. Plusieurs lettres partagent la même forme et ne se distinguent que par le nombre et la position de leurs points, les nuqta : ب, پ, ت et ث, par exemple, ne diffèrent que par là. Lorsque ces points se fondent en une seule tache, impossible de savoir combien il y en a, et la lecture devient un exercice de déduction. L'écriture en cascade du nastaliq, où les lettres descendent en diagonale les unes vers les autres, n'arrange rien : les points ne tombent pas toujours à l'aplomb de la lettre à laquelle ils appartiennent.
Parler une langue, la lire couramment et établir un texte à partir d'un support dégradé relèvent donc de compétences voisines mais distinctes, et la dernière demande une pratique qui lui est propre.
Chercher ailleurs et écouter aussi
Il existe heureusement des solutions. La première consiste à chercher d'autres sources que celles fournies par l'éditeur ou le client : une autre édition, une version numérisée plus lisible. C'est simple lorsque l'auteur est entré dans le domaine public et que son œuvre circule en plusieurs éditions, beaucoup plus difficile dans le cas contraire.
La poésie ourdoue offre une ressource supplémentaire, car elle est un art oral autant qu'écrit. Récitée dans les mushaira, ces assemblées où les poètes disent leurs vers en public, chantée par les interprètes de ghazal, elle existe aussi en enregistrements, parfois dans la voix des auteurs eux-mêmes. Écouter un poème rend au mot illisible sa sonorité, et avec elle son sens. Le déchiffrage y gagne en justesse, et le travail en beauté.
Un surcoût qui ne s'arrête pas à la traduction
Tout cela prend du temps, et ce temps n'est pas négligeable. Avant même de traduire, il faut établir le texte : déchiffrer, comparer, trancher, parfois laisser un doute en suspens et le signaler. Ce travail en amont allonge le délai de traduction, mais ses effets vont plus loin. À la relecture, la personne qui vérifie la traduction se heurte au même support flou et doit refaire une partie du chemin, à moins que le texte établi lui soit transmis. Et si le livre est prévu en édition bilingue, ce qui est fréquent en poésie, le texte source devra être ressaisi en nastaliq pour être imprimé en regard de la traduction. Une lettre mal lue au moment du déchiffrage se retrouverait alors à l'impression, sous les yeux de lecteurs qui, eux, liront l'original.
Les bonnes questions, dès le premier échange
Rien de tout cela n'est insurmontable, à condition de l'anticiper. Lorsqu'un projet de traduction depuis une langue à écriture non latine se présente, quelques questions méritent d'être posées dès le premier échange, avant de fixer un délai ou un budget. De quel support dispose-t-on : le fichier de l'éditeur d'origine, ou un exemplaire scanné ? Ce scan se lit-il sans loupe ? Existe-t-il une autre édition, plus récente ou mieux imprimée, que la personne qui traduit pourrait consulter ? Le texte source figurera-t-il dans l'édition française ? Le délai prévu intègre-t-il le temps nécessaire pour établir le texte avant de le traduire ?
Ces questions prennent quelques minutes. Les poser tôt évite de découvrir en cours de route qu'une partie du calendrier a servi à déchiffrer plutôt qu'à traduire.
Mariam Ikbalhoussen, traductrice de l'anglais, de l'ourdou et du hindi vers le français. Je passe mes journées entre les alphabets (et parfois, à la loupe).
